Interview d'un séminariste qui a réalisé une année d'intercycle
- En quoi consiste cette année « intercycle » ?
Ça varie en fonction des séminaristes, du jugement du Conseil. Certains passent 1 an ou 2 en paroisse, d’autres font complètement autre chose au service de l’Église. Le but de cette année est de nous aider au discernement, cette parenthèse nous aide à nous demander si nous sommes à l’écoute de l’appel du Seigneur, et à quoi il nous appelle. Le discernement est une opération fondamentale qui se poursuit jusqu’à l’ordination et au-delà, pendant toute la vie du prêtre. Le stage donc, loin de mettre un terme au discernement, n’est qu’un aspect de cette exigence.
- Et pour toi, en quoi consiste plus particulièrement cette année ?
Je travaille auprès de la Fondation d’Auteuil, ou Orphelins Apprentis d’Auteuil, qui possède 2 maisons à Marseille : Vitigliano où sont accueillis 75 enfants de 6 à 16 ans, Saint-François-de-Sales pour les 16-21 ans, et une maison dans le Var, à Brignoles, pour les majeurs, entre 21 et 26 ans. Je suis à Vitigliano, donc auprès des plus jeunes. Il y a là des orphelins de père ou de mère, des enfants victimes de problèmes familiaux divers, des enfants placés par la justice…
Mon travail consiste d’abord à être une présence concrète auprès des jeunes qui ont d’eux-mêmes une image négative : il faut les rassurer, leur donner le goût de vivre. Je suis présent par l’aumônerie, la catéchèse, l’éveil humain et spirituel, et je suis auprès d’eux quand on célèbre la messe.
Je suis aussi présent en classe avec la maîtresse pour assurer la discipline. Pour 12 élèves, nous sommes parfois 5 ou 6 adultes ! Tous les soirs, je mange avec un groupe d’une dizaine de jeunes.
Enfin, je suis en lien avec le curé de la paroisse St-Jérôme de Marseille pour préparer un groupe d’adolescents et de majeurs à vivre un temps fort à Taizé pour l’Ascension. Pour cela on organise, tous les mois et demi, des sorties dans différents lieux, par exemple à Barjols, Saint-Tropez et Alès.
- Il est facile d’imaginer que tu rencontres de nombreuses difficultés. Peux-tu nous en parler et nous dire comment tu les surmontes ?
Formé au séminaire d’Aix au travail méthodique, j’ai été un peu dérouté au départ quand on m’a demandé à la rentrée de septembre de faire l’aumônerie, la catéchèse, l’éveil, sans me donner de consigne formelle. C’est donc avec ma propre expérience, avec les discussions que j’ai eues avec les personnes qui ont déjà fait l’éveil humain et spirituel et avec les documents qu’elles m’ont fournis, que j’ai dû forger mon propre programme pour parvenir à travailler avec ces jeunes dont la capacité d’attention ne dépasse pas 2 minutes et dont le niveau scolaire est extrêmement faible.
La plus grosse difficulté est cependant de communiquer avec eux, car ils ne connaissent que le langage de leur milieu et ne comprennent rien au français usuel. Pour expliquer quelque chose, il faut beaucoup utiliser le manuel, les dessins, les gestes, les mots les plus simples…
Parfois, le soir, je suis découragé et je me demande à quoi sert ce que je fais. Je tiens par la prière, l’oraison et la contemplation, et je porte ces jeunes dans mes prières. Je les confie aussi à la prière de mes proches, des prêtres que je connais. Et je me rends compte que la grâce agit. Il est arrivé qu’un tel me dise : « J’ai essayé de faire ce que tu m’as dit, ça va beaucoup mieux », c’est un signe qui m’aide.
- Ces jeunes ne sont pas tous catholiques certainement. Comment se passe l’éveil humain et spirituel dans ces conditions ?
Mais très bien ! Il y a des orthodoxes, des évangéliques, des musulmans, des juifs, des gitans… Au fond ce sont des enfants très doux et très ouverts que la religion ne rebute pas du tout. Et je me suis rendu compte qu’en mettant la barre très haut, ça les calme et ils participent à fond ! Par exemple, lorsque pour Pâques, je leur ai proposé une plaquette de dix questions sur la Résurrection, c’est un musulman qui a répondu correctement à toutes les questions !
- Quel bilan fais-tu aujourd’hui de cette année de stage. Est-ce que pour toi ç’a été une année importante ?
J’étais parti avec une certaine colère parce que je ne comprenais pas concrètement pourquoi on me demandait ça ! En plus, j’étais le seul de ma promotion ! En même temps, j’ai compris que je n’étais pas propriétaire de ma vocation, j’ai en moi un désir fou d’être prêtre mais c’est l’Église qui appelle, qui discerne : et je me laisse conduire dans cette obéissance. Maintenant, je suis comblé, je ne regrette rien, je suis dans une paix profonde et je suis très heureux d’avoir fait ce stage.
Le 30 juin, je vais revenir à Aix complètement rechargé pour les missions où je vois qu’il y a tant à faire. J’ai vu l’extrême pauvreté, la misère, la souffrance des gens, et j’ai compris que j’étais bien à l’écoute de l’appel du Christ, maintenant j’en ai une confirmation supplémentaire. Je donne tout, plaise au Seigneur que je puisse mettre un peu de baume au cœur des gens ! c’est ça qui est très beau !
J’ai aussi rencontré à Marseille un prêtre qui se démène beaucoup pour les missions, qui se bat pour elles en paroisse : plus je le vois, plus il me fait méditer sur le sacerdoce, et plus augmente mon désir d’être prêtre et missionnaire. Il restera toujours gravé dans ma mémoire.
Interview de Martin Savy par R. Lécina